Photo par Bob Remy Ernest Pépin scrutant la rivière Potomac Washington USA |
Chers
amis,
Je remercie mon amie Annick Justin
Joseph de m’avoir invité à participer à la cérémonie d’ouverture du Cénacle en
ma qualité d’écrivain.
Je vous remercie également cher public
de me faire l’honneur et le plaisir de venir m’écouter.
Dans le cadre du thème général
« Imaginaires Insulaires », il m’a été proposé de me livrer à une
approche comparative du phénomène du « dorlis » au niveau de la Guadeloupe et de la Martinique.
Je dois tout d’abord vous faire part de
l’embarras qui est le mien pour la bonne et simple raison qu’en Guadeloupe le
phénomène du « dorlis » n’existe pas au niveau des croyances
populaires. C’est en quelque sorte de manière abusive que l’on a assimilé
« L’homme-au-bâton » à un dorlis.
Force m’est donc de contourner la
difficulté en détournant le sujet à partir d’un questionnement que je
formulerai de la manière suivante : A quoi correspond dans la psyché
martiniquaise le phénomène du dorlis et quel écho rencontre t-il en
Guadeloupe ?
Il est évident qu’il ne sera pas
question ce soir de savoir scientifique mais, au contraire, de modestes
hypothèses fondées sur une pensée résolument spéculative.
Je crois, en effet, qu’il faut pour
tenter de répondre à la question posée explorer le cadre psycho historique qui
engendre le dorlis comme production de l’imaginaire dans une culture donnée.
Ce cadre renvoie inévitablement à
l’esclavage, à l’univers de la plantation et également à cette part de
syncrétisme qui allie le christianisme au magico religieux africain.
Nous savons que l’esclave est un être
humain dépossédé de son humanité, ravalé au rang d’objet, surexploité dans des
conditions atroces et surtout privé de tout pouvoir excepté celui d’en référer
à des puissances symboliques ou surnaturelles.
Cette condition d’une domination totale va
lui imposer de se livrer à une reconquête de lui-même, par le détour des
croyances et des pratiques, afin de rendre valide et cohérent un monde qui
l’exclut. Il est au sens propre du terme un déchu, tombé du ciel de l’avant, et
qui n’a de cesse de réinventer un possible paradis en s’érigeant en rival de
Dieu. J’appelle Dieu l’ordonnancement colonial où la notion de malédiction est
au cœur du système. Le nègre, selon la légitimation des maîtres, est maudit et
exempt de toute rédemption et de tout rachat.
Par ailleurs, l’un des attributs suprême
de la condition humaine lui est refusée puisqu’il n’a ni la maîtrise de sa
sexualité ni celle de sa postérité. L’horizontalité des liens familiaux et la
verticalité d’une projection dans la lignée semblent ne pas être à sa portée du
fait même de la toute-puissance du maître.
Rien là que de très banal me direz-vous,
mais c’est le contexte fondateur d’où va émerger le dorlis comme réponse à une
angoisse existentielle et comme irruption d’une transgression réparatrice.
Il faut imaginer une société où la femme
non seulement est la proie du désir du maître (désir qui ne l’institue pas
comme sujet mais qui confirme son statut d’objet) mais en plus n’a de valeur
que comme force de travail et outil de la reproduction du système. Sa sexualité
propre, intime et personnelle, est à tout le moins niée. Elle ne désire pas,
elle est prise !
Du côté de l’homme, la situation n’est
guère plus enviable. Devant l’impossible d’une fondation familiale, il ne lui
reste que la fonction résiduelle de l’étalon, du géniteur irresponsable, du
consommateur furtif par quoi se signale la négation de sa fonction de mari et
de père. Sans compter, l’interdit majeur : le caractère intouchable,
inaccessible et interdit de la femme blanche !
C’est dans ce contexte là, marquée par
la castration, l’impuissance, le refoulement et plus grave, la sédimentation
déstructurante d’une saisie non érotique de la sexualité que va se construire
le dorlis.
Permettez-moi de m’expliquer sur
l’expression « saisie non érotique de la sexualité ».
L’érotisme suppose l’existence du sujet
comme valeur pour soi. Il suppose également une liberté du sujet. Il suppose
enfin la médiation d’une sublimation de l’autre en tant qu’il incarne la
possibilité d’un don qui excède sa personne physique.
Mais toute sublimation peut être
comprise comme une transaction avec le divin. Autrement dit toute sublimation
est d’essence religieuse. Or le Dieu de l’esclave est un Dieu impossible !
Ses anciennes divinités l’ont abandonné et le Dieu nouveau n’a noué aucun pacte
d’alliance avec lui. C’est un Dieu qui le dé-protège et le livre dans sa nudité
ontologique pieds, poings et sexe liés à l’ordre infâme de l’esclavage. Il ne
peut objectivement être que du côté des esprits, des forces surnaturelles voire
même du Diable.
Lesquels esprits, lesquelles forces
surnaturelles sont des constructions compensatoires pour retrouver force et
sens contre l’ordre établi.
Dès lors, la sacralisation de l’amour
n’aboutit qu’à une impasse quasiment névrotique.
Dès lors, le décor psychique est posé
pour l’entrée en scène du dorlis.
Qu’est-ce en vérité que le dorlis ?
Un être immatériel, invisible qui se
joue de tous les obstacles pour se manifester comme partenaire sexuel abusif.
Je dis bien « pour se manifester » car le dorlis n’existe qu’au
travers de ses effets.
Le dorlis, à tout prendre, est une force
qui contraint, possède (tout en dépossédant) sa victime par effraction de
l’intime de son intimité. Triple effraction : celle du domicile, celle de
la chambre, celle du sexe !
Du point de vue du dorlis, la victime
est un être humain exalté dans sa dimension érotique. La visée n’est ni la
chair, ni le sexe mais bien le déchaînement de la puissance sexuelle. Le dorlis
ne se donne pas, comme pourrait le faire un amant, il réveille la part du ça
« verrouillé » dans la femme.
Seul le maître a ce
pouvoir terrifiant !
Je veux en venir à ceci, on peut lire le
passage du dorlis comme la répétition imaginaire du viol primitif (sur le
bateau négrier) et des viols successifs (sur la plantation). Viol fantasmé dont
la fonction symbolique pourrait relever de la dépossession et
contradictoirement de la repossession de soi. Le mal est exorcisé à l’aide d’un
élément nouveau : le plaisir procuré par le dorlis.
Une ré humanisation s’opère par l’instance
du plaisir, d’autant plus licite, que ce n’est plus le maître qui viole mais un
« esprit » allégé de son caractère charnel. L’esprit c'est-à-dire non
pas le double du maître mais l’autre du maître. Sa part non sexuée et pourtant
omni sexuelle.
Le sexe : lieu par où s’opère la
transmission de la vie ! Lieu où l’histoire transcende la nature !
Lieu où l’ordre devient désordre ! Lieu où est lancé le défi à toutes les
barrières raciales et sociales !
Il n’est donc pas innocent que la
« production » du dorlis ait comme enjeu fondamental le sexe et en
particulier le sexe féminin. C’est là que se joue la guerre souterraine pour la
souveraineté de l’homme noir et de l’homme blanc dans l’espace colonial.
Paradoxalement, le dorlis convertit
l’impuissance masculine en une puissance féminine révélée dans son autonomie.
Je parle d’impuissance masculine car la
toute-puissance du maître est un leurre pour ce qui concerne le rapport sexuel.
Le maître possède un corps soumis ou rebelle, il ne possède pas la femme. L’esclave,
lui non plus, n’a pas accès à la femme puisqu’il n’est pas un homme. Leur
possession relève du simulacre. Je parle, bien sûr, de la possession
forcée ! La femme, dominée dans son corps féminin, se reconstruit par la
ritualisation d’un désir et d’un plaisir gratuit dont le dorlis n’est que la
figuration emblématique. C’est ici la gratuité qui interpelle. Le but n’est pas
la procréation. Il représente la création d’un surmoi aiguisé jusqu’au
paroxysme. La femme ne simule pas avec le dorlis. Elle est le plaisir dans son
déploiement le plus extrême ! Un plaisir imposé certes mais dans des
conditions oniriques, surréalistes, qui font de lui un plaisir donné et
consommé pour soi et pour soi seul. C’est un plaisir qui marque, qui laisse des
traces, qui désinhibe et qui magnifie entre terreur et fascination.
Je me permets de convoquer ici le
phénomène de la transe dont on dit qu’il est au cœur de nombreuses cultures
africaines. La transe équivaut à un exil de soi pour mieux retourner à soi par
le truchement d’un dérèglement du réel. L’initié est chevauché, possédé,
réincarné, métamorphosé et en même temps le réel est bouleversé, déformé,
contesté, transcendé. Il y a dans ce chaînon sémantique une piste qui nous
conduit droit au dorlis. Le sexe déréalisé nie la relation quotidienne entre
les hommes et les femmes pour mieux instaurer l’ordre d’une toute-puissance
féminine, autrement dit une demande d’ordre qui contredit le désordre de la
sexualité coloniale.
Je m’interroge en passant sur le
créateur du mythe du dorlis. J’avance l’hypothèse suivante. Il s’agit d’un
mythe construit par les hommes pour représenter la peur de la femme, la peur de
la puissance du féminin.
Il est étonnant que le dorlis femme (le
succube) n’ait pas connu le succès du dorlis dans l’imaginaire martiniquais.
Son pendant serait plutôt la diablesse dont on connaît les connotations
négatives.
J’invite l’assistance à creuser cet
aspect de la question tant mes hypothèses sont fragiles.
Le dorlis nie l’homme, affirme son
manque et sa carence et le renvoie à son évanescence. L’homme ne sera jamais à
la hauteur non pas seulement comme partenaire sexuel mais comme construction de
l’inconscient. Il est la faille où s’engouffre le dorlis.
Evidemment, la représentation du dorlis
laisse penser le contraire. Qu’il s’agisse du véhiculé des croyances ou qu’il
s’agisse des nombreuses transpositions littéraires. Au contraire, le dorlis
devient le symbole d’une virilité perverse et même d’une glorification du sexe
masculin. Ce discours exhibe plus qu’il ne le masque une tentative, non moins
imaginaire, de résister à la peur de la castration. Peur ancestrale ! Peur
universelle ! Peur comblée par la surenchère de l’omnipotence. Lorsque le
réel écrase, le seul recours c’est le rêve et l’exercice de l’imagination.
Il est à noter la contradiction
suivante : alors que le viol est répréhensible l’imaginaire colonial va
créer un viol non délictuel puisque c’est un viol sans violeur constitué.
« Que peut la loi des vieux blancs
dans un viol par sorcellerie ? » écrit Patrick Chamoiseau dans Solibo
magnifique.
En effet, que peut la loi ?
Si la loi est impuissante c’est qu’elle
est confrontée à une entité qui ne relève point d’elle. Il ne s’agit pas d’un
viol. Il s’agit d’une croyance qui requiert l’adhésion de la victime pour
qu’elle soit opérante. Il s’agit d’un acte de foi. Il y a donc co-construction
d’une part par la psyché collective et d’autre part par le sujet concerné. Le
dorlis ne peut s’attaquer qu’à un dorlissable ! On en arrive donc à
l’impensé de cette croyance : la femme est non pas victime du dorlis mais
mère du dorlis. Elle l’enfante ! Elle le constitue dans sa chair et dans
sa pensée comme pièce à convictions, complice, afin de camoufler son acte. Le
dorlis est le détour par lequel un inconscient ou une conscience déréalisante
va rejoindre un des tabous de la condition féminine de l’époque : le droit
au plaisir ! J’ajoute, le droit au plaisir pour soi sans souci du don, du
partage et de la réciprocité. En clair, le droit au plaisir « masculin »
dans un corps féminin. C’est cette contradiction là que va résoudre dans une
structuration métaphorique le mythe du dorlis. C’est d’ailleurs pourquoi ce
mythe masculin va recueillir l’adhésion des femmes dans le corpus des croyances
traditionnelles.
« C’est en effet, dans le mythe que
l’on saisit le mieux, à vif, la collusion des postulations les plus secrètes,
les plus virulentes du psychisme individuel et des pressions les plus
troublantes de l’existence sociale. » affirme Roger Caillois.
Le dorlis pose néanmoins le problème de
l’enfant né sans père. L’exemple le plus célèbre est tout simplement
Jésus-Christ, fils du Saint Esprit et l’exemple littéraire est celui de cet
enfant dont le père est De Gaulle. Nous nous trouvons manifestement dans le cas
de la filiation impossible. La vierge ne peut avoir péché ! L’enfant
exceptionnel ne peut avoir de père, ou ne peut avoir qu’un père de
substitution. L’enfant du maître, en dépit des exceptions n’a pas de père.
L’enfant né de l’inceste ne peut avoir de père etc. Nous sommes en présence
d’un père caché, inavouable, mais dont l’existence est attestée par la venue au
monde de l’enfant. Or ce père caché ne faut-il pas aller le déloger dans les
arcanes de l’imaginaire colonial. Qui est-il ce père sinon le système lui-même
armé de tous ses appareils idéologiques ? Cet ancêtre gaulois, ce béké, ce
préfet, ce Roi ou ce Président de la République , cette loi incarnée, cette puissance
tutélaire et négatrice. Le dorlis dit qu’il y a au-dessus du père biologique un
père symbolique qui relève d’un autre ordre : l’infrahumain ou le
surhumain. Un père sans corps et qui pourtant donne naissance et fait exister.
Un père transcendantal responsable du malheur d’être né dans un monde voué à la
mort. Un père innommable ! Un père diabolique ou divin. Ce père fabriqué
de toutes pièces s’inscrit dans la filiation coloniale comme figure archétypale
de la damnation ou du salut.
« Le père de mon enfant c’est Papa
de Gaulle » dit Adelise dans La
Vierge du grand retour.
Pour des esclaves déportés, la figure du
père ancestral ne peut être que la figuration de la rupture et de la
discontinuité. La présence du père réel qu’une absence et une imposture. Le
père reste donc à inventer. Et c’est dans la béance des multiples
contradictions de la colonisation qu’il va surgir sous la forme mythique du
dorlis. Ce n’est point un père légitimant ni authentifiant, c’est un père qui
inocule génétiquement la honte d’être soi. Sauf qu’il n’a pas de gêne !
Cela veut dire que nous sommes condamnés à être les pères de nous-mêmes selon
les règles d’une psychanalyse écrite par notre histoire. Cela veut dire que
nous serons à jamais orphelins de nos origines diverses parce qu’elles sont
impossibles à assumer.
« Le mythe répond à un vide, à une
interrogation de l’homme sur son destin, à l’avènement d’un au-delà qui
parviendra à résoudre de toute urgence un désarroi présent » nous enseigne
Claude Fall.
Quelles sont les questions posées par le
dorlis sinon la question du plaisir féminin, celle de la non filiation, celle
du père caché, invisible, impossible et celle de la non fondation totémique de
notre société.
Et c’est pourtant de ce dorlis, que dans
le forcènement nocturne de notre histoire, hanté par le goût luxuriant du
péché, par l’angoisse de l’abandon, par la transgression érotique des barrières
inhumaines, par la création d’une poétique compensatoire que nous naissons au
monde comme peuple créole ayant reformulé les données d’un mythe universel
celui de l’incube.
L’incube – mot qui vient du latin incubare (coucher sur) – est un démon
(ange déchu par la luxure) qui séduit les femmes et abuse d’elles pendant leur
sommeil.
Il suffit pour s’en convaincre de lire
dans le dictionnaire philosophique de Voltaire les pages consacrées aux
incubes.
« Ils prétendaient que le diable,
toujours alerte, inspirait des songes lascifs aux jeunes messieurs et aux
jeunes demoiselles ; qu’il ne manquait pas de recueillir le résultat des
songes masculins, et qu’il le portait proprement et tout chaud dans le
réservoir féminin qui lui est naturellement destiné. C’est ce qui produisit
tant de héros et de demi-dieux dans l’antiquité. »
Caïn, l’Antéchrist, Platon, Alexandre le
Grand, Remus et Romulus, Servius Tallius (roi des Romains), Merlin
l’enchanteur, la fée Mélusine, Luther et les Huns ont été considérés comme des
enfants d’incubes.
L’incube, comme le dorlis, ne
véhiculerait-il pas la première des premières pensées du métissage : celle
qui résulterait de la conjonction de l’humain avec les forces occultes du
surnaturel ?
La question demeure posée !
Phénomène hallucinatoire lié à la
paralysie du sommeil rationalisent des hommes de science comme le psychologue
behavioriste Davide J Hufford
Hyperesthesia
psycha-sexualis répondent
d’autres.
Dédoublement de la personnalité risquent
d’autres encore.
Projection d’un moi qui rejette,
refoule, certaines de nos tendances sexuelles pour prendre la forme d’un double
extérieur et persécuteur.
Le phénomène intrigue la science. Il
vient en réalité de très loin. De cette matrice que Jung explorait sous le
vocable d’inconscient collectif.
Tout cela signifie que le dorlis, loin
d’appartenir aux grimoires de la démonologie, loin d’être un extra-terrestre ou
un esprit, est tout banalement humain, trop humain. Il nous dit plus que nous
le disons et le croyons.
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Vous avez essayé d'analyser la croyance au dorlis, du point de vue logique, c 'est bien car vous êtes sorti de toutes ces idées toutes faîtes qui se répètent sans que l'on comprenne pourquoi! j ai quand même lu vos propos mais ce que je ne comprends pas, c 'est que cette croyance est en core bien ancrée dans la tête de beaucoup ,et j'avoue que je me pose certaines questions....dernièrement encore il y avait une émission dessus que j 'ai écouté avec du recul....merci de ce témoignage
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