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mercredi 17 octobre 2012

L'ESPACE DANS LA LITTERATURE ANTILLAISE (Ernest Pépin)




L'ESPACE DANS LA LITTERATURE ANTILLAISE

Tout récit se meut dans le temps et l’espace où se déroule son action. Cependant, l’espace - ou plutôt le traitement de l’espace- n’est pas neutre. Il se révèle au lecteur comme un indicateur qui oriente le sens de la narration tout en déployant un réseau multiple de significations ayant pour fonction d’engendrer la cohérence de l’ensemble textuel.

A ce titre, l’espace enracine ou déracine le récit dans un lieu (ou dans des lieux divers) et exhibe la relation que veut établir l’auteur, à travers personnages et narrateur, avec les topos.

On peut donc en portant attention à ce que dit l’auteur de l’espace découvrir ce que dit l’espace du projet de l’auteur. S’agit-il pour lui de produire l’illusion de la réalité ? Cherche t-il à communiquer un savoir du monde ? Veut-il assigner à l’espace une fonction spécifique dans l’intrigue ? Souhaite t-il rattacher le texte à un courant littéraire ? Autant de questions qui ne manqueront pas de nous préoccuper dans le cadre de cet exposé.

Toutefois, avant d’aborder l’analyse de l’espace dans la littérature antillaise, il convient de situer le cadre dans lequel elle s’inscrit en tant que production singulière émanant de deux foyers, la Martinique et la Guadeloupe, marqués par la dimension coloniale de l’histoire et de la géographie.

Littérature en excès par rapport à la modestie de l’espace insulaire et comme un débordé d’une conscience collective dont la structuration doit à de multiples ancrages. Toujours un ici-dans et des ailleurs s’y entrechoquent pour dire la postulation d’un univers invalide qui veut s’ériger en valeur. Il s’agit donc pour cette littérature de combler un manque, de résoudre une fracture, d’explorer une faille afin de rejoindre, par delà les fausses cécités, la plénitude signifiante d’une relation gratifiante à soi-même et au monde.

Il est à noter que cette littérature, dès le départ, ne s’est jamais pensée de manière autarcique mais comme une confrontation obligée, un dialogue complexe avec la littérature occidentale. C’est que précisément elle est née du besoin vital d’affirmer une altérité tout en revendiquant sa parenté avec les grandes littératures du monde. Quelque chose de l’ordre de l’écartelé, du déchiré l’habite alors même qu’elle hèle à la réconciliation. Au moment même où elle se proclame marqueur d’identité, elle se dissout dans le vaste océan de l’écrit littéraire. Condamnée à multiplier les acrobaties idéologiques, esthétiques et politiques, elle a connu un parcours contrasté où s’égrènent différents courants littéraires.

L’itinéraire est connu. C’est une littérature dont l’évolution a été rythmée par différentes strates qui vont du doudouisme exotique à la créolité en passant par la négritude et l’antillanité.
Il n’est donc pas inutile de rappeler le traitement de l’espace dans chacune de ses strates.

Le doudouisme exotique, impensé de notre littérature, dans une sorte d’aveuglement idéologique va mythifier l’espace en le déportant vers un ailleurs édénique correspondant aux clichés attendus par le regard colonial.
Il ne retiendra que l’écart, anesthésiant et anesthésié, par rapport à une norme, non dite mais présente en creux, qui relève des canons de l’occident. Mer bleue, sable d’or, colibris, végétation luxuriante, beauté de la doudou font partie d’une panoplie convenue dont la fonction est d’extraire du paysage les ingrédients d’un merveilleux de pacotille propre à susciter le rêve d’une sorte d’innocence paradisiaque du paysage.

Aussi bien, assistons-nous à une mise en scène de la nature qui loin d’être naturelle sera naturée avec des artifices plus ou moins grossiers. Cet excès de la nature tue la nature en brouillant l’émergence d’un sens et il n’en reste que le décor d’un fantasme exotique d’îles amoureuses du vent où l’air à des senteurs de vanille.

De ce paysage, l’être est absent dans sa dimension humaine, sociale et historique. Il devient le reflet accommodant d’une réalité évidée. Au sens propre du terme, le doudouisme ne voit pas le réel qu’il a voilé derrière le masque de son mirage ou alors celui-ci est ramené à une poétique de la déterritorialisation. L’écart, l’ailleurs, l’étrange en plein cœur de l’ici camoufle une béance, creuse un silence, fabrique une cécité en donnant plein la vue dans un spectacle sensuel où nulle intériorité ne se donne ni ne se quête.
En clair, le doudouisme exprime une sorte de faillite de l’espace qui se retrouve chosifié, déshumanisé et pour finir vidé de toute substance et de toute perspective.

C’est le régionalisme qui va insuffler un peu de vie et de vérité à ce décor de « peplum » antillais en tentant d’introduire dans l’espace une dimension culturelle, c’est-à-dire une conscience de l’histoire.

Toujours l’écart est maintenu par rapport à la norme mais le rapport a basculé sur son axe. A l’absolue différence nécessaire à l’émerveillement va succéder la relativité qui, au lieu d’éloigner, rapproche la perception des humanités. La danse, la cuisine, les coutumes et les traditions, le parler sont localisés non plus seulement dans une essence mais dans l’historicité de toutes les pratiques humaines. C’est dans le registre de la variation, de la variante qu’il faut lire le régionalisme d’ailleurs vivace dans la littérature française elle-même.

Gilbert de Chambertrand, Gilbert Gratiant, Oruno Lara et tant d’autres, d’une certaine façon, rapprochent les poétiques alors même qu’ils prétendent exprimer une singularité : une légitimité de la différence. Il s’agit pour eux de donner une visibilité à leur inscription dans le champ dénié de l’humain. Ils évoluent de fait entre les rives de la continuité littéraire et de la discontinuité culturelle. C’est cette tension qui fait le propre de leur écriture de l’espace. D’où chez eux un classicisme certain qui désaccorde l’écriture avec le projet idéologique. C’est cette faille qui accore leurs œuvres aux poncifs d’un folklorisme aujourd’hui désuet. Cette discordance révèle qu’ils n’avaient pas les moyens théoriques et encore moins littéraires de leur ambition d’enracinement dans l’espace. Entre les proclamations et les clameurs seule demeure une rhétorique de l’assimilation qui ressemble à s’y méprendre à une marque d’impuissance.

Il a fallu attendre la négritude pour que soit posée, en termes polémiques, la question du lieu. On le sait : pour la négritude le lieu c’est l’Afrique. Une Afrique mythique dont la domiciliation littéraire est habitée par la nécessité de rompre avec l’Assimilation en creusant l’écart anthropologique et en renversant le discours de l’Occident. Baobab, tam-tam, empires disparus, traite négrière, douleurs de la plantation, déracinement seront, entre autres, les déclinaisons d'une nostalgie impossible emportée dans un corps à corps avec l’espace et surtout avec le temps.

C’est que l’espace de la négritude césairienne est avant tout une coupure, un manque, une perte remémorée, ressassée jusqu’au dégoût. Loin de relever de l’ordre de la jouissance jubilatoire, il se complaît dans le disjonctif, le disruptif au point d’écarteler le moi collectif en de multiples fragmentations souffrantes.

« et voici passer
vagabondage sans nom
vers les sûres nécropoles du couchant
les soleils, les pluies, les galaxies
fondus en fraternel magma
et la terre , oubliée la morgue des orages,
qui dans son roulis ourle des déchirures
perdue, patiente, debout
durcifiant sauvagement l’invisible falun,
s’éteignit

et la mer fait à la terre un collier de silence,
la mer humant la paix sacrificielle
où s’enchevêtrent nos râles, immobile avec
d’étranges perles et de muets muûrissements
d’abysse,

la terre fait à la mer un bombement de silence
dans le silence »

Les pur-sang (in Les armes miraculeuses)

« transmission d’anolis au paysage de verres cassés »
Soleil serpent (in Les armes miraculeuses)

« batouque de bourgs bossus de pieds pourris de morts épelées dans le desespoir sans prix du souvenir »
Batouque ( in Les armes miraculeuses)

« Pluie capable de tout sauf de laver le sang qui coule sur les
doigts des assassins des peuples surpris sous
les hautes futaies de l’innocence »
Pluies (in Cadastre)

On en revient à la deterritorialisation, non pas par le détour exotique chosifiant, mais par une mémoire de la chair noire dressée contre la transplantation mutilante et le déport subi hors de son lieu historique, culturel et ontologique. Césaire privilégie la coupure tout en voulant ressouder les deux rives de l’Atlantique et il cherche aux Antilles l’Afrique perdue et croit-il, ressouchée.

Pourtant, à bien lire le Cahier d’un retour au pays natal, les Antilles s’y présentent avec la palette du dolorisme mais aussi avec leur vérité historique de purulence coloniale.
Il y a bien cette ville plate, étalée, échouée et pour tout dire piteuse et pitoyable comme la preuve d’un élan dévitalisé. Il y a bien le morne au « sang impaludé », « accroupi », « famélique » où se juchent les peurs et les faims.
Alors que dans l’imaginaire antillais le morne est le haut lieu de la résistance, paradoxalement chez Césaire, il est comme arasé, comme écrasé par le pilon mortifère de la colonisation.

Il y a bien la mer, mais c’est une mer de la strangulation, de la voration, une sorte d’archives de la douleur, une bouche avide qui grignote, un impossible de l’aller sans retour, une béance de la défenestration psychologique, un miroir de l’horreur de la traite…Ce n’est pas uniquement par souci de prendre à rebours l’exotisme, c’est aussi et surtout parce que la négritude s’arrime à une passion christique dont la mer , à l’instar de la plantation, est le calvaire et la croix.

Il est intéressant de comparer la rhétorique de la mer dans l’œuvre de Saint-John Perse et dans celle d’Aimé Césaire. Autant la mer de Perse est une promulgation divine autant la mer de Césaire est un infernal décret. Autant la mer de Perse s’élargit au monde dans une avancée impériale et impérieuse autant la mer de Césaire se ferme en couloir de la désespérance. Elle ne mène nulle part même si elle ramène les dépouilles mentales de la déchirure initiale. En fait, elle ramène à soi comme un cachot peuplé de terreurs intimes.
Le soleil est là, mais loin d’être une force , un rayonnement nourricier, il devient figure de la malédiction, de la damnation. Soleil «vénérien » qui débilite et vampirise.

La case , elle-même, est de l’ordre du faux et du monstrueux avec sa toiture qui grésille, son semblant de lit, ses purulences et ses lèpres.
Seule la végétation échappe à cette maladie du paysage césairien. Elle irrigue le texte d’un vitalisme animiste comme si elle prenait la relève (où la défense) de l’homme défait. Elle proteste, contredit, déjoue et signe une pétition de la révolte consubstantielle à son foisonnement et à son désordre.

Bien sûr, elle se distribue aussi, sur la carte des symboles, en négativité autant qu’en positivité, mais elle demeure l’acteur d’une forme de rébellion indomptable par la seule énergie de son affirmation. Tout se passe comme si l’élan vital, dans cette désolation, avait reflué vers la masse végétale. D’où la métaphore récurrente de l’arbre, magnifié en symbole du debout, du dressé tel un mât salvateur.

Lorsque mon ami, Raphael Confiant, affirme qu’il n’y a rien de créole dans l’œuvre de Césaire et qu’elle rêve d’un ailleurs en négligeant l’entour, il commet à mon humble avis un contresens. Il oublie que la poétique de Césaire se nourrit d’une exigence : réhabiliter l’Afrique non pas en Afrique mais précisément en plein cœur des Antilles ! Or si l’Afrique n’est pas portée par les hommes vaincus, par le paysage colonial de la ville et de la plantation, elle ne peut l’être que par la végétation intouchée qui devient le symbole d’une origine, la mémoire du commencement du monde et partant la matrice d’un possible recommencement. Les plantes créoles sont bien présentes ! Loin de servir à planter un décor, elles signifient, à travers le prisme d’un animisme constant, la force d’une possible Rédemption. Elles ne sont ni connaissance, ni science mais intuition d’une participation renouvelée à la dynamique du salut. Elles font contrepoids à la déroute et à la défaite du déracinement.

C’est que le lieu de Césaire n’est ni l’Afrique ,comme on le répète à l’envie, ni comme le réclame Confiant la validité du monde créole. Son véritable lieu est un hors-lieu parce que loin d’être géographique il est d’abord psychanalytique. Il suffit pour s’en rendre compte de suivre avec attention les images de l’enfermement, de l’explosion, de la neuve éclosion, de la rédemption, du salut, de la libération. Le lieu est une blessure à conjurer, une rupture sans soudure, un écartèlement, une dislocation à la fois commémorée et refusée. Autant dire qu’il s’agit avant tout d’un espace mental… Osant une boutade, je suggérerai que Césaire ne veut pas (ne peut pas) sortir du bateau négrier. S’il refuse de voir (la créolisation) c’est que la traversée lui a brûlé les yeux. Dès lors, c’est sa mémoire qui voit de façon régressive jusqu’à recréer un monde habitable : celui de la poésie. Il n’est pas en-dehors du paysage, il s’y plonge et le découvre inacceptable, invalide : version absurdement raté du paradis terrestre. Toujours cette référence au paradis alliée au non-dit : l’enfer !

« Tropiques », la revue, curieusement contredit cette poétique, profondément chrétienne, en faisant l’inventaire de certaines réalités créoles (contes, faune, flore) comme si de l’approche intellectuelle à l’approche poétique un fossé s’était creusé. Mais penser cela c’est faire fi des enjeux de l’une et de l’autre. « Tropiques », tout en le contestant, prend le relais du régionalisme face à la négation pétainiste de l’Amiral Robert La poésie, tout en affirmant l’imprescriptible droit à la différence dénonce au nom de l’universel le crime d’une déterritorialisation forcée, la chute de l’homme dans le nègre en postulant une remontée jamais vue. Il n’y a là aucune contradiction mais l’adaptation de la perspective aux finalités.

Edouard Glissant va, au sens propre et figuré, rapatrier la problématique du lieu et de l’espace dans la Caraïbe et singulièrement aux Antilles. A la poétique du déracinement regretté, il va substituer une poétique de l’enracinement assumé. A la poétique de la protestation, il va substituer une poétique du consentement. A la poétique d’une lecture fantasmée du paysage, il va substituer une poétique de l’étant. Sa démarche sera de l’ordre du défrichement et du déchiffrement dictés par un ancrage dynamique, non pas dans la mémoire de l’Avant mais dans l’avancée de la mémoire prospective. « Vision prophétique du passé » ! D’où chez Glissant l’importance accordée à la « trace », à « l’opacité », au « listage » afin de révéler au soleil de la conscience une vérité trop longtemps occultée.

Cette vérité est limpide. Elle s’apparente à cette affirmation de Jean-Paul Sartre : « L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, l’important est ce que nous avons fait de ce qu’on a fait de nous. ». L’important est cette germination contrariée, rusée, obstinée qui fonde une culture constamment en gestation, en bifurcation, en détour, en ramification. Elle s’est crée son espace et , le créant, elle modifie les espaces du monde. L’espace devient alors le centre d’une poétique et la poétique d’un décentrement des histoires.

Dans « La Lézarde » que l’on peut lire comme un itinéraire, une initiation, une traversée vers soi-même, un allant et un élan, le paysage s’érige en personnage signifiant. Il y a simultanéité et concordance entre le fait de remonter le cours de la Lézarde et celui d’entrer dans l’éblouissement de la conscience. Lequel est lié à un meurtre, c’est-à-dire à un écoulement de sang.
Une esthétique du paysage est ici déployée avec des moyens nouveaux – non exotique- puisque le paysage se vit aussi comme un monde intérieur à la fois subjectif et objectif.

Cette esthétique devient plus maîtrisée, plus organisée – moins lyrique en somme – dans «Le Quatrième siècle » où se mettent en place le morne du marronnage, la plaine de l’accommodement rusé et l’entre-deux d’une créolisation annoncée sous le mode de l’entremêlement, de l’indistinct. C’est de cette topographie désormais signifiante que surgit la création opaque d’une identité non pas illisible mais non élucidée hors de la maîtrise purement coloniale. Dans le triangle , le trio, Béluse, Longoué, Laroche une forme de restitution fore son espace embrouillé à travers une géographie qui s’accommode des mémoires transversales et , apparemment, contradictoires. Glissant se fait porte-parole de ces lieux en les soumettant à la clairvoyance d’une conscience de l’en-dessous.

« Notre paysage est son propre monument : la trace qu’il signifie est repérable par-dessous. C’est tout histoire.)
in : Discours Antillais (page 20)
« Malemort » semble remettre en question cette clairvoyance en brouillant les pistes de l’enquête. Tout se passe comme si le paysage se dérobait sous la poussée d’une usure du sens liée à l’irruption perverses et sournoises des effets de l’assimilation. Quimboiseurs sans sacré, marrons sans révolte historique, djobeurs voués à la marginalisation, petite-bourgeoisie diluée dans le mimétisme sont les échos sociaux de lieux délités et sans fonctionnalité. Autrement dit, les repères s’estompent et n’émettent plus que des leurres pour une société qui tourne à vide.
«  Ce livre en grande ambition tâchait de surprendre quelques aspects de notre usure collective et peut-être par là de contribuer à ralentir cette usure, à contester le renoncement.
(…) Hormis pourtant l’action nécessaire (le bouleversement sans réserve de cette banalité de mort), il reste à crier le pays dans son histoire vraie : hommes et sables, ravines, cyclones et tremblements, végétations taries, bêtes arrachées, enfants béants. »
in Le Discours antillais (Pages 14/15). 
C’est ce que théorise à l’envi le Discours Antillais tout en annonçant les armes miraculeuses d’une difficile repossession de soi d’un peuple et d’une parole qui sombrent dans le délire verbal et la parodie de l’identité.
C’est aussi, derrière la description mortifère, la reviviscence postulée dont va s’emparer la créolité en déplaçant à nouveau la problématique ( le point de vue ?)

A la culture de la géographie caribéenne , elle va faire succéder une géographie de la culture déclinée comme diversité élue. A côté des fonds baptismaux de la plantation, elle quête dans les marges, les  interstices, les fausses béances d’un système ouvert sur la dynamique syncrétique des identités mosaïques.
Si la plantation a amassé des densités occultes, c’est dans les bourgs et la frange de la ville que se sont noués les emmêlements et que se sont dénoués (en contestation souterraine) les amarrages assignés par la non-histoire ou l’histoire insue : celle qui évide la chronique coloniale et remplit la mémoire créole..

Il faut faire une place à part à Simone Schwarz-Bart, cette femme écrivain qui se situe à la charnière de l’antillanité et de la créolité et qui à bien des égards mérite d’être considérée comme un précurseur des voies nouvelles. Même si elle n’a pas théorisé sa pratique, elle a su déployer dans son écriture des techniques et des procédés qui feront les beaux jours de la créolité.

« Pluie et vent sur Télumée-Miracle » annonce dès son titre l’acharnement des éléments naturels contre la personne miraculeuse et insubmersible de Télumée. C’est donc un roman de la résistance non pas dans sa forme héroïque et césairienne mais dans la préservation quotidienne d’un ensemble de valeurs ouvertes à la vie. Télumée endure avec la volonté de durer et de faire perdurer, à travers son témoignage, l’existence d’une communauté arc-boutée dans son territoire. Si elle garde en elle (comme d’autres protagonistes) le souvenir du passé, elle demeure résolument tournée vers la vision intérieure de son île et la quête de sa vérité.
Cette vision donne à la nature et au paysage un statut particulier à propos duquel Roger Toumson écrit ceci :
« La nature, dans « Pluie et Vent sur Télumée Miracle, est une présence vivante dont l’homme n’est nullement distinct, qu’il ne domine pas et qu’au contraire il subit. Elle est la forme matérielle, visible d’une force supérieure, immatérielle, bénéfique et maléfique à la fois, qui se manifeste dans les moindres circonstances de la vie quotidienne. Elle apparaît bien comme un « cryptogramme », comme un répertoire de faits hallucinants, de signes indéchiffrables. Les sujets mis en jeu en sont au stade d’une pensée religieuse où nature et providence, fatalité et savoir s’informent mutuellement. Ils se placent sous la dépendance d’une autorité transcendantale. »
(in T.E.D page 49)
Il y a une sorte d’entrelacement entre les péripéties qui jalonnent le destin de Télumée et les cadences de la nature. Généreuse lorsque Télumée nage dans le bonheur elle devient hostile lorsque Télumée affronte des crises. Et Toumson d’ajouter :
« L’hostilité est du reste le trait le plus marquant de l’univers dépeint. Plus que de nature, il conviendrait de parler de « surnature » qui donne sa facture au roman, organise les épisodes d’une intrigue fantastique. »
(T.E.D Page51)
Plusieurs remarques s’imposent à nous lorsque nous abordons les différentes fonctions de l’espace dans ce roman.
La première c’est qu’il y a une véritable intimité entre les personnages et le paysage. Cette réalité génère des métaphores qui assimilent les qualités des uns aux propriétés de l’autre. Ainsi, Toussine évoque tour à tour « la grâce d’une flèche de canne », « un lever de soleil par temps clair », « la grâce insolite du balisier rouge ». Télumée est appelée « cher flamboyant », « feuille de siguine sous la pluie » « fleur de coco », « canne congo », « fruit-à-pain mûr »etc…
La seconde c’est que l’errance des personnages et en particulier celle de Télumée matérialise un parcours initiatique dont l’enjeu est la connaissance et la jouissance du « pays ». De l’Abandonnée à Fond-Zombi, de Fond-Zombi à La Folie, de La Folie à la Ramée en passant par Bel Navire, Bois Rouge, La Roncière, Télumée, entre chute et salut, déchéance et remontée, accomplit l’exploration de sa condition humaine et découvre sa vraie place sur terre. Ceci donne une résonance particulière à certaines citations emblématiques :
« Le pays dépend bien souvent du cœur de l’homme : il est minuscule si le cœur est petit, et immense si le cœur est grand ».
Cœur doit s’entendre dans la double acception de moteur du sentiment et de pourvoyeur de courage face aux difficultés. Avoir du cœur , en créole, c’est avoir une capacité forte à endurer et à surmonter les épreuves en se surpassant parfois.
« Si on m’en donnait le pouvoir, c’est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de renaître, souffrir et mourir. »
A travers ces citations , Simone Schwarz-Bart nous livre l’enjeu du discours idéologique de son roman : légitimer l’enracinement dans une histoire et dans une géographie. La portée  de cet enjeu ne peut se comprendre que si l’on garde en mémoire le dénigrement et l’auto-dénigrement engendrés par l’aliénation dans un univers colonial. Eriger l’espace comme valeur pour une conscience lucide capable d’affronter les aléas du destin et d’en tirer des leçons positives, tel apparaît l’objectif de Pluie et Vent sur Télumée Miracle. D’ailleurs, ce n’est pas par hasard que l’itinéraire de Télumée va de « L’Abandonnée » à « La Ramée » c’est-à-dire de la confrérie des déplacés à la solidarité des enracinés. Le jardin à la fois lieu nourricier, lieu édénique et lieu de sagesse devient la figure symbolique de cette force tranquille.
Avec Simone Schwarz-Bart un renouvellement de la poétique du lieu s’opère. En effet, loin d’éprouver le lieu en tant qu’espace problématique elle inaugure une forme de consentement serein qui va se prolonger dans la littérature de la créolité. Cependant celle-ci va tourner la page de l’espace rural pour entrer dans la lecture de l’espace urbain.

Dans « Chronique des sept misères », déjà l’en-ville déroule sa tapisserie créole Djobeurs, marchandes, marché, économie de subsistance, modes de la survie et des et coetera piroguiers de la mangrove créole (quimboiseurs, conteurs) construisent , dans une sorte d’errance centripète le dit de la ville tandis que les mornes s’étiolent ou se préservent en savoirs opaques.
Mais c’est d’une ville disparue dont parle Chamoiseau avec la plume de la nostalgie. Nostalgie non gémissante, nostalgie exploratrice comme en alerte devant un possible avorté dont la survie (sous d’autres formes) impose vigilance et mémoire. Que l’on songe à l’admirable épisode du jardin miraculeux de Pipi qui se déconstruit, se dérègle et se décompose à partir du moment où les hommes de sciences veulent en percer le secret.
Il en va de même dans « Solibo magnifique » ou le conteur s’écroule sur la Savane, en plein cœur de Fort-de-France. 

« Sur le marché au poisson où il connaissait tout le monde, il parlait à chaque pas, il parlait à chacun, à chaque panier et sur chaque poisson. (…) Au billard de la Croix-Mission, au vendredi du marché-viande à l’arrivage du bœuf, sur le préau de la cathédrale après la dévotion, au stade Louis-Achille tandis que nous assassinions l’arbitre, Solibo parlait, il parlait sans arrêt, il parlait aux kermesses, il parlait aux manèges, et plus encore aux fêtes. (…) Au Chez Chinotte sanctuaire du punch… » Pages 26 et 27.

La parole incessante et continue de Solibo se distribue en des lieux référentiels qui semblent d’un autre temps. Et la Savane n’est plus, depuis longtemps, la « grande place de liberté végétale ». Les « flambeaux » des joueurs de serbi s’éteignent peu à peu et les dames-jeannes de tafia ont émigré vers l’oubli collectif. Monde du commissariat, de l’autopsie, du Centre culturel, de France-Antilles semble progressivement vampiriser le monde de Solibo.
Il a fallu attendre Texaco pour comprendre la vraie lecture de Chamoiseau de « l’en-ville » comme une passion de la repossession et une épopée de l’en-dessous dans la lisière de la géographie de l’assimilation.
L’origine n’est plus seulement le bateau négrier et la mer se fait humblement côtière, pourvoyeuse de survie et de légendes…

« La mort de l’Africaine ouvrit un nouveau temps. Mon citoyen Esternome gardait bien ce souvenir. Il racontait cette mort sans fatigue, avec une vague angoisse et une exaltation. On transporta l’étrange cadavre en petite procession jusqu’au bourg du Prêcheur afin qu’un missionnaire le vit. On l’enterra dans je ne sais quoi. La compagnie d’enterrement en profita pour driver au Prêcheur dans la quête d’une aubaine. Ninon devant la tombe. Seule, désormais, ce retourné de terre attestait que sa mère lui provenait de l’Afrique. Vaste pays dont on ne savait hak. L’africaine elle-même n’avait évoqué que la cale du bateau, comme si sa mémoire, juste là, avait fini de battre. Ninon ne savait pas encore que tout en cultivant le souvenir de sa mère, elle oublierait l’Afrique : resterait la femme, sa chair, sa tendresse, le bruit particulier de ses sucées de pipe, ses immobilités malsaines mais rien de l’Autre Pays. Pas même le mot d’un nom. »
in Texaco Page 134/135.

 L’origine c’est la plantation minée de l’intérieur (empoisonnement/force des mentô/ menace des nègres marrons etc…) et de l’extérieur par les évolutions juridico-économiques ( salaires/banques) qui entraînent son effacement progressif. Maison du maître mise à mal, production en régression, fonctionnalité peu assurée en sont les symptômes. (voir Pages54 et 55)                                                                 
 Texaco est l’aboutissement d’une itinérance, la concrétisation d’un désir, la prise de possession d’un rêve sans cesse recommencé, la verrue qui illumine le visage mort de l’en-ville. Texaco retrace l’importation créatrice de la campagne dans l’espace urbain, l’odyssée de la mémoire créole et le tressage de la créolisation.

Ce roman nous propose une contestation contestée de l’assignation de l’univers de la plantation et un consentement fondateur aux modes nouveaux de la survie.

« l’injuste prospérité de ces habitations dans cette chaux de douleurs » (Page 45)

 Il se donne à lire comme le commencement d’une modernité créole où se mêlent les résistances, les ruses, les enracinements précaires et les errances étriquées. Texaco est à la fois zone de contacts, de contamination, de frontière comme une ceinture de vérité bordant le mensonge vain de l’en-ville. Zone populaire, laboratoire explosif de l’inventer créole mais aussi géographie communautaire, communauté spatialisée reliée par le ciment de l’entraide, de la solidarité, de la volonté de durer et la nécessité d’endurer. Archives de l’errance, pétrification des mobilités ancestrales, monumental adossement du friable et du poreux.

« La ravine en somnole sous le pont, nos cases échassières dans la mangrove visqueuse, les ultimes camions de l’ancienne compagnie puis les falaises grimpées par nos maisons à pattes » (Page 28)

Dans « L’homme au bâton », la ville joue aussi sa partition dans la symphonie du divers et de l’en-dessous revitalisé par les cultures populaires.
« Lisa aimait sa rue car elle était cocasse, haute en couleur, bruyante à souhait, pleine de blagues et de bagarres et inondées par l’odeur tenace de la vie, c’est-à-dire de l’amour à bon marché, des marinades et de vieux nègres. Des enfants à moitié nus courant après un cerceau ou une trottinette complétaient le décor » Page 15 (Folio)

Il suffit de s’attarder aux descriptions de la rue Vatable, aux plans panoramiques de la ville de Pointe-à-Pitre, à l’évocation de la case de Man Tata, à la confrontation nocturne entre le Préfet et la Soufrière pour comprendre que l’espace , dans ce roman, joue un rôle moteur dans l’avancée du récit et la lecture du réel.

Salons de coiffure, artisans, marchands, commères et compères, crieurs de journaux, buvettes composent le chant d’une communauté à la fois baroque et solidaire, unie dans les mêmes croyances, le même rapport au monde, la même créativité et parfois la même crédulité.

A l’opposé, l’administration coloniale incarnée par le Préfet se heurte non seulement au mystère de l’homme au bâton mais encore à l’opacité symbolique de la Soufrière.

Dans « Tambour-Babel » le milieu rural prédomine. Il est non seulement le cadre de l’histoire mais il est aussi le lieu privilégié d’Eloi et de Napo. Ils s’y sentent à leur exacte place dans un rapport fusionnel avec la mémoire des lieux. Loin de vouloir s’en évader, ils s’y enfoncent profondément (au cœur des bois) pour trouver l’un l’inspiration, l’autre la clé du savoir musical. Pourtant la musique conduira Napo à une nécessaire ouverture sur les autres, la ville et le monde. Ses rencontres avec Hégésippe, avec Vélo, avec Van lévé rythment son contact avec un espace qui s’élargit au fur et à mesure que progresse la maîtrise de son art.

Il est à noter cependant que Soso et Vélo sont eux des personnages issus de la ville. De même Hégésippe représente la mémoire du monde qu’il a connu à travers de nombreuses pérégrinations. Néanmoins, la ville de Sosso comme celle de Vélo fait plus figure de prolongement de la campagne que de référence citadine. Et le monde n’est exploré que pour mieux revenir à soi. Habiter son monde sous le mode de la jouissance telle semble être le discours sous-jacent du roman. Le voyage véritable se fait par l’intermédiaire de la musique qui relie toute la diversité en un seul langage : celui de la transcendance. On rentre en soi dans la dimension creusée par l’histoire pour mieux sortir de soi par un jeu de connivence avec les autres histoires. N’est-ce pas là ce à quoi nous invite Morne d’or, espace mythique, durement conquis par Napo et d’où il peut voir enfin la vérité de son destin, de son pays et de son talent ? On comprend alors que ce qui compte ce n’est pas l’espace en tant que tel mais la relation harmonieuse avec l’espace perçu comme une dictée de la vision intérieure. Dès lors Paris (comme symbole de la domination et de l’aliénation) peut apparaître pour ce qu’elle est : un leurre, un repoussoir, une négativité (centre de la tragédie coloniale). Mais l’espace réel de « Tambour-Babel » c’est la musique créole  - et en particulier le gwo-ka – comme aire d’inscription d’une culture accordée à la mémoire populaire et ouverte à tous les élans du monde. Vélo mais aussi Mozart, Miles Davis, Ravi Shankar etc… peuvent l’habiter en toute légitimité car elle est par excellence terre de cohabitation, d’emprunt et de créolisation. La musique irrigue un terroir qui est lui-même caisse de résonance des diversités élues et postulées. Les pays d’avant, le pays d’ici, les pays de l’entour élargis à toutes les souffrances, à toutes les prières et à toutes les jubilations de la planète y communient dans un même et seul discours : celui d’une Rédemption, celui d’une Assomption.
Dans l’univers de Raphael Confiant et notamment celui de son roman « L’allée des Soupirs » les scènes privilégiées sont celles des quartiers populaires de Volga-Plage, Terres-Sainvilles, Morne Pichevin, Sainte –Thérèse etc…

Il s’agit pour lui de nous entraîner, au fil de son récit dans une visite commentée de tout ce qui s’oppose au centre-ville dont la connotation bourgeoise est quasiment méprisée. Aussi, il organise une vision contrastée et hiérarchisée de Fort-de-France. Curieusement, la Savane et particulièrement l’Allée des soupirs jouent le rôle de zone de contact entre les classes sociales et les communautés. Un certain nombre de pôles cristallisent des enjeux de paroles, de croyances, d’actions et révèlent de ce fait la vérité créole de la ville. Ce sont les cimetières, la boutique du Chinois, le boxon de la rue Curie qui fonctionnent comme des points d’ancrage où s’arrime la vie baroque et croustillante des personnages.
La campagne est citée. Elle représente soit le point de départ d’un destin, soit la zone de repli après une déconvenue, soit le théâtre d’une résistance quotidienne.

« Ancinelle regrettait parfois d’avoir quitté Fond Brûlé, dans la commune de Grand-Anse, où sa mère amarrait des cannes pour un planteur blanc créole. » (Page 17).

« Ce bandit connaît le Morne Sulpice comme sa poche, il peut nous massacrer à n’importe quel moment » (Page 70).

On ne peut toutefois oublier que « L’Allée des Soupirs » orchestre des errances : les émeutiers, les chiens, la pacotilleuse, les petites gens de Fort-de-France circulent sans arrêt d’un point à un autre, multipliant les focalisations et donnant ainsi l’illusion que « la Martinique est vaste », plus vaste que sa géographie. Cela engendre une juxtaposition d’espaces divers dont les frontières ne sont pas toujours bien définies. C’est au sens glissantien du terme un espace « chaotique » bien qu’enraciné dans la terre martiniquaise.
La Guadeloupéenne Gisèle Pineau semble avoir fait le pari de la confrontation des lieux en cherchant les passerelles contrariées qui peuvent permettre de nouer des relations problématiques.

Dans « La Grande Drive des esprits » Léonce tout en étant un homme de la campagne a contact avec la ville (il a une place sur le marché de La Pointe). Il se rend en Grande-Terre pour rencontrer le charpentier qui lui construira sa maison.

La narratrice, une citadine, voulant réaliser un album sur les cases créoles découvre le pays au bout de son appareil de photo.

« Je sillonnais villes et campagnes. J’allais à pied, en char, à bicyclette. (…) Un matin , je décidai d’entrer au fond des campagnes. » (Page 41). 

Les deux jumelles, pour fuir « un avenir de mépris » décident de s’en aller avant d’être chassées. Le récit de leur voyage emprunte au code du conte antillais tout en laissant voir une intertextualité avec « La Conscience » de Victor Hugo.

« Elles montèrent et descendirent des mornes inconnus. Elles cheminèrent jour et nuit, sous le soleil et sous la lune pleine, comme elles deux. Elles passèrent des rivières et enjambèrent des champs de cannes qui pointaient leurs fleurs identiques à mille flèches de guerre.
Enfin, elles arrivèrent dans un pays sans mémoire. » (Page 47).

Pour tenter d’écrire son destin « sans rature » Célestina quitte Haute-Terre pour se rendre à Pointe-à-Pitre. La ville nous est présentée de manière rapide avec ses dangers, ses misères et ses mystères.

« En ce temps, il y avait des couloirs dangereux : rendez-vous des joueurs de grenndé ; des ruelles qui sentaient la boulange et l’encens des sorciers ; des passages où l’on taillait les cercueils entre coiffeur et pacotilleuse ; il y avait des rues où les cases en bois appelaient l’incendie et cachaient des misères, des femmes à cinquante marmailles, des hommes sans manman qui pleurait dans le rhum ; la rue des ma-sœur de Saint-Joseph, cellede la sous-préfecture, et celle des manawas. La Pointe était commerce. Les boutiques, lolos, épiceries vendaient un peu de tout merci, comme au cœur des campagnes. » (Page143)

Après maintes plongées à Haute-Terre, le roman nous emmène à Paris et à Londres avant de revenir en Guadeloupe.
Dans « L’Exil selon Julia » il est essentiellement question de personnages déplacés en quête de leur vraie place. Man Julia, à Paris, ne retrouve plus ses repères culturels mais elle les cultive dans sa mémoire et les transmet à ses petits-enfants dont la narratrice fait partie. Dès lors, le retour, après certains détours, peut s’opérer sous le mode de la réappropriation de l’espace.
« L’Espérance-macadam » nous plonge dans la désolation de Savane , un quartier populaire, bordé par Ti-Ghetto.
« Et là, y avait des cases où roulaient des existences en cjien qu’on serrait sous la tôle et la planche. » (Page 18)
Univers du désespoir marqué par toutes les plaies de la misère qui grouille, Savane est un rêve avorté qui navigue entre deux cyclones où se sont entassés les « zombis des temps nouveaux ».
Lieu d’une incessante guerre multiforme que même l’arrivée de l’électricité n’arrive « pas à pacifier.
« Savane était livrée-abandonnée aux esprits de tous calibres qui drivaient dans les grands pieds-bois, montaient et descendaient, sortaient de Grande-Terre et des îles inconnues de la Mer Caraïbe pour venir en changement d’air, panser leurs blessures et poser leurs os sur la terre d’ici-là. » (Page 135)
Seule Angéla semble avoir un semblant d’avenir et c’est elle qui découvre La Pointe en espérant y trouver une nouvelle naissance.
« Quand La Pointe apparut, derrière le pont de la Rivière Salée, Angela fit un vœu et demanda au cyclone de nettoyer son corps au plus profond, de la remettre tout entière comme avant, au temps de l’innocence. » (Page 284)
 C’est , malgré tout sur l’évocation de Savane que se termine le roman avec cette image de « paradis de Joab au macadam des espérances ».
« L’âme prêtée aux oiseaux », bien que plus optimiste, poursuivra cet inventaire mouvementé des lieux impossibles en nous promenant du Paris de la guerre et du racisme, à la Caraïbe des douleurs et des préjugés, aux Amériques du cloisonnement. Une force cependant essaie de briser les barreaux de toutes les cages : l’amour.
Il y a lieu de comparer ces différentes représentations des lieux avec les promesses de « Eloge de la créolité ».
« entrer dans la minitieuse exploration de nous-mêmes. » ; « la vision intérieure » ; « retourner la vision que nous avions de notre réalité pour en surprendre le vrai. » ; « exprimer une totalité kaléïdoscopique » ; «  la mémoire collective est notre urgence. » tels sont quelques énoncés qui balisent le parcours théorique de la créolité. Alors , qu’en est-il dans la réalité des œuvres ?
Il est difficile d’être juge et partie. Toutefois, il semble  bien que les auteurs de la créolité aient renouvelé la vision et la fonction de l’espace dans le roman antillais tout en maintenant la dualité ville/campagne. Ils ont assigné aux lieux une fonction d’archives de la mémoire collective. Ils ont privilégié tout de même la ville en y recherchant non pas l’éclat hautain et parfois vain du mimétisme colonial mais au contraire le maelström des quartiers populaires (Volga-plage, Texaco, Morne Pichevin, la rue Vatable, Bas-de –la-source, Savane, Ti-Ghetto). Ils ont ouvert ces lieux à une symbolique de l’emmêlement et de la contamination. Ils ont réhabilité à travers ces lieux des valeurs culturelles du monde créole. Ils ont proposé une vision intérieure décomplexée. Empruntant une image à la tectonique, je dirai qu’ils ont révélé l’en-dessous en essayant de saisir les mouvements des plaques. Evidemment une littérature n’est jamais achevée mais une poétique est en marche sur les traces ouvertes par l’œuvre d’Edouard Glissant et de Simone Schwarz-Bart.

Pour terminer, je dirai que l’écriture de l’espace a donné naissance à un nouvel espace de l’écriture qui, par-delà les notions d’enracinement et de déracinement, fait déborder le cadre traditionnel pour s’étendre aux racines, trop souvent enfouies, de l’exister créole. Plus que jamais : « le pays dépend bien souvent du cœur de l’homme : il est minuscule si le cœur est petit, et immense si le cœur est grand ». C’est à croire que les écrivains antillais ont tous le cœur grand.

Ernest PEPIN
Dublin le 2 septembre 1999.

mardi 16 octobre 2012

Vingt poèmes pour traverser la nuit par Anderson Dovilas


 La poésie n'est pas un art du langage où l'on juxtapose des images à la recherche du beau, ni une manière de dire pour le plaisir de la rhétorique.Mais c'est une arme de retraite et de résistance quand le langage est insuffisant.Et si le poète devient historien dans ses vers pour mieux assiéger les jours, c'est parce que la littérature est un élément historique atemporel.Ainsi, est né Vingt poèmes pour traverser la nuit, un livre mémoire et de récit insomniaque.









Né à Port-au-Prince en 1985, Anderson Dovilas est poète, comédien, haïkiste et militant engagé dans le devenir de son pays. Il a étudié la linguistique à la faculté de Linguistique Appliquée et a une formation en psychologie à la faculté d’Ethnologie de l’université d’État d’Haïti. Il est le fondateur de la société des poètes créolophones avec d’autres jeunes auteurs, et redonne ainsi un souffle nouveau à la littérature haïtienne.



UNE NUIT QUELCONQUE
Je suis le prince de la joie à charrier
Et ma vie se divise
En profondeur des mots doubles
Quand je fais un pas
J'illustre une marche à d'or
Qui n'a point de refuge à sceller
Quand je dis visage
Il faut hausser l'aube
Jusqu'à l'infini
Pour une édition de bonne maîtresse
Je suis le prince de la joie à charrier
Qui dit la terre
Me mettre à nu
Qui dit scandale
Me bourgeonne en format de fièvre


Lien:http://www4.fnac.com/mp19839610/Vingt-poemes-pour-traverser-la-nuit



lundi 15 octobre 2012

DIASPORA NOIRE : LES TRAITS ESSENTIELS DE LA CREOLITE.(by Ernest Pépin)





Je remercie les organisateurs de cette importante manifestation de m’avoir invité à prendre part à ce colloque. Il a pour thème la question de la diaspora noire en relation avec la créolité.
Disons d’emblée que la créolité, mouvement littéraire porté sur les fonds baptismaux par Patrick Chamoiseau, Raphael Confiant et Jean Bernabé, a été la cible d’attaques virulentes dont les feux sont loin d’être éteints. Au contraire, tout récemment en Guadeloupe on a vu se raviver une polémique des plus tendues entre les tenants de l’afro-centrisme et les adeptes de la créolité.
Il me paraît important en un tel lieu et dans un tel débat de répertorier l’ensemble des arguments récurrents qui sont versés au dossier de l’accusation.
« L’idéologie pseudo-progressiste du « métissage culturel » quant à elle échafaudée par les chantres de la créolité vise à élargir le fossé que les esclavagistes européens ont creusé entre les peuples nègres de la diaspora et ceux du continent. Le but est d’empêcher les nègres de la Caraïbe d’appréhender la communauté de culture et de destin qui les unit pour le meilleur et pour le pire à leurs frères d’Afrique. En définitive, il s’agit de faire obstacle à la nécessaire unité des peuples nègres, et ce par delà mers et océans. »
Opinion de Gratiant CHOUX relevé dans La Créolité contre l’Afrique publié par René-Louise Parfait Etilé.
Il est par ailleurs, dans le même texte, reproché à la créolité d’être :
-         sans aucun fondement historique
-         une idéologie néo-assimilationniste
-         une nouvelle forme d’exotisme
-         de passer sous silence la véritable histoire des peuples nègres de la Caraïbe et d’admettre le viol
-         de conduire les peuples nègres de la Caraïbe dans une impasse
Un autre « opinioneur » Max-Auguste DUFRENOT ajoute que la créolité mène une « attaque voilée contre l’Afrique » et contre la négritude et de se retrancher dans une « petite analyse îlienne ». Il va même jusqu’à proposer de rebaptiser la créolité en lui infligeant le nom de « néo-francité ».
Annie Lebrun en son temps, avec  Statue Cou Coupé , paru aux éditions Jean-Michel Place, a dressé un véritable réquisitoire contre la créolité en dénonçant :
-         un nouvel exotisme
-         une soumission à l’ordre des choses
-         l’abjection touristique dont ce nouvel exotisme est la projection littéraire
-         un peu de servitude volontaire qui prend le relais colonial
-         une sous-préfecture de l’idéologie dominante
Elle pourfend une idéologie de la créolité qui ne formule aucune critique réelle sur l’état du monde et qui travaille, à travers l’apologie du divers à la plus catastrophique uniformisation du monde et qui, pour finir, limite ses exigences à l’esthétique.
Elle condamne un « racisme intrinsèque ici agrémenté de sexisme » et elle vomit la littérature de la Créolité qui « repose tout entière sur la fiction d’une langue qu’elle nie en tant que telle »
Qu’il me soit permis, en outre et pour faire bonne mesure de citer un article de Jean-Philippe Omotunde  qui stigmatise pêle-mêle :
-         l’univers du flou esthétique
-          l’absence de méthode d’analyse rationnelle
-         la volonté de juguler les rapports conflictuels
-         le non respect des 10 exigences incontournables dans la définition d’un concept idéologique.
Je fais par ailleurs l’économie de critiques négatives provenant de Maryse Condé, de Jacky Dahomay , de Richard Burton et de tant d’autres qui mettent toute leur énergie intellectuelle à diaboliser et à excommunier le mouvement de la créolité.
Devant ces démolitions en règle, ces piétinements furieux,  ces vomissements nauséeux, une question mérite d’être posée : Qu’est-ce qui dans la Créolité suscite autant de peur panique et de haine hystérique. Contre quoi lutte t-on ? Contre quoi croit-on lutter ? Que veut-on défendre ? Que croit-on défendre ? Au nom de quoi ?
Il me semble nécessaire avant que d’y répondre d’interroger le concept de diaspora.
Le dictionnaire historique de la langue française signale que « diaspora » est un emprunt récent en français , daté de 1908, du grec diaspora « dispersion ». Par extension (1949) il concerne l’état de dispersion d’une ethnie avec le même emploi métonymique (la diaspora arménienne).
Dans les années 70, ce mot est lié au destin du peuple juif et progressivement l’on passe d’une connotation religieuse à une sécularisation.
Il est important de noter qu’avant 1968 la définition judéo-centrée de la diaspora insiste sur la migration forcée d’une population clairement identifée dans le pays d’origine qui se traduit par le maintien d’une mémoire collective dans le cadre d’une communauté distincte par rapport à la société d’accueil et par le maintien de contacts, tant entre les communautés dispersées qu’avec le pays d’origine quand il existe encore. Après 1968 s’est mise en place une autre définition, beaucoup plus ouverte, que Tölölyan emprunte à Walter Connor : « la fraction d’un peuple vivant en dehors du pays d’origine ».
William Safran en 1990-1991 propose d’appliquer ce terme aux communautés expatriées minoritaires dont les membres partagent plusieurs des six caractéristiques suivantes :
-         leur dispersion, ou celle de leurs ancêtres, à partir d’un « centre », vers au moins deux régions périphériques étrangères
-         le maintien d’une mémoire collective concernant le lieu d’origine (homeland)
-         la certitude de leur impossible acceptation par la société d’accueil
-         le maintien du lieu d’origine souvent idéalisé comme objectif de retour
-         la croyance dans l’obligation collective de s’engager pour la perpétuation, la restauration ou la sécurité de leur pays d’origine
-         le maintien de relations, à titre individuel ou collectif, avec le pays d’origine
J’ai relevé ces données dans l’excellent article de Stéphane Dufoix intitulé « Généalogie d’un lieu commun «  Diaspora et sciences sociales ». Elles méritent d’être corrélées avec la situation anthropologique , historique et culturelle de la Guadeloupe et de la Martinique afin de répondre à la question cruciale : le peuple antillais et par delà les peuples de la Caraïbe, sont-ils des diasporas de l’Afrique noire ?
La question a de quoi faire bondir plus d’un venant de pays qui ont donné au monde Aimé Césaire, Marcus Garvey, Georges Padmore, Nicolas Guillen, C.L.R Jammes, Jacques Roumain, Jean Price-Mars, Toussaint Louverture, Dessalines etc. Etc.
Elle porte en elle l’hérésie d’un reniement et la chronique d’une rupture annoncée. Elle sent le soufre et la malédiction et pourtant elle mérite d’être posée.
C’est en effet, la réponse à cette question fondamentale qui nous permettra de mieux comprendre le processus complexe par lequel l’antillais s’est créolisé jusqu’à revendiquer sa créolité.

1er critère celui de la dispersion. Bien sûr des millions d’hommes et de femmes ont été arrachés de force à leur tribu, à leur culture, à leur langue, à leur pays, à leur religion, à tout ce qui les constituait en leur qualité d’êtres humains pour être dispersés dans les plantations du « nouveau monde ».
Cependant force est de constater qu’ils ne provenaient pas, le plus souvent, du même pays, de la même tribu, de la même langue, de la même religion, du même vécu et du même exister. Il y a eu dispersion de ceux qui ont été artificiellement rassemblés dans le ventre innommable du bateau négrier. Il y a eu dispersion d’une diversité africaine dont personne ne peut nier l’existence.
Par ailleurs, le peuplement des Antilles et des îles de la Caraïbe ne s’est pas opéré uniquement avec des africains dispersés. Il y a eu les Européens dispersés, les Indiens dispersés, les Chinois dispersés, les Syriens et les Libanais dispersés. Sans compter cette dispersion première d’amérindiens en provenance de l’Orénoque et qui furent massacrés par les colonisateurs européens. Cependant leur absence physique n’efface pas leur présence culturelle. Et ce n’est pas nier les antagonismes historiques forgés ou légués par la colonisation que d’affirmer, en nos terres, les origines diverses de notre peuplement. Nous célébrons cette année en Guadeloupe le 150ème anniversaire de l’arrivée des Indiens en Guadeloupe.

2ème critère : le maintien de la mémoire collective concernant le lieu d’origine.
De quelle mémoire collective parlons-nous ?
C’est faire fi , hormis pour la première génération, du processus de déstructuration systématique qui a gommé les langues d’origines, les religions et les croyances d’origine, les relations avec les lieux d’origine, les organisations sociales d’origine etc.
C’est faire fi de la nécessité de s’accommoder à une autre terre, à une autre société, à un autre système de valeurs qui niait le droit à l’humanité des esclaves d’origine africaine.
C’est faire fi, l’homme étant toujours une espérance tendue, de l’obligation de se projeter non pas dans un temporalité antérieure mais dans un espace de reconquête de soi lequel passait par l’appropriation d’une terre, d’une histoire, d’une relation inédite avec la nouvelle donne.
C’est faire fi des confrontations et des négociations avec les autres mémoires transplantées : notamment celles de l’Européen et de l’Indien y compris celle de l’amérindien.
C’est faire fi de l’obligation de fabriquer ensemble une mémoire collective de la diversité dont la véritable origine réside non dans la filiation à une terre antérieure mais dans la coupure radicale d’avec cette terre là.

Si bien que la mémoire collective dont il est question n’est pas une mémoire africaine, mais une mémoire-trace de l’africanité préservée, réadaptée, reformulée pour tous.
Si bien que la mémoire dont il est question est un imaginaire de la mémoire (et toutes les mémoires le sont) qui a privilégié l’arrachement, l’esclavage, l’émancipation, la conquête d’une citoyenneté en attendant l’émergence d’un Etat. Autrement dit c’est une mémoire qui, hors tout le figé, toutes les répétitions et toutes les conservations, s’inscrit dans la dynamique évolutive d’un projet Guadeloupéen et d’un projet Martiniquais et pour ceux qui ont déjà un Etat souverain dans la dynamique d’une affirmation dans le conglomérat chaotique du monde en fonction des rapports de forces idéologiques, économiques, militaires, culturels qui traversent le monde tel qu’il est. Ce n’est pas en tant que pays nègres que Cuba, la Jamaïque, Puerto-Rico, Trinidad ou la Barbade se projettent dans le monde mais comme des Etats relativement neufs soucieux de garantir leur légitimité, leur prospérité, leur cohésion et leur rapport libre au monde. Cela n’empêche pas que leurs cultures soient irriguées par des flux d’africanité plus ou moins puissants en fonction de leur histoire.
Ce que je nommerai pour la circonstance « le cas Haïtien » se différencie de l’ensemble puisqu’il est fait mention expressément de la Première République Noire. Toutefois, pour néo-africaine qu’elle soit Haïti ne se revendique pas comme un Etat africain, ni comme un Etat ayant pour vocation de maintenir une relation privilégiée avec l’Afrique. La plupart des Haïtiens ne rêvent, pour échapper à leur tragédie quotidienne, que d’aller aux Etats-Unis où dans des ailleurs divers au nombre desquels l’Afrique ne fait pas figure de privilégiée.



D’ailleurs pour comprendre cette réalité de la Caraïbe il est nécessaire de défausser l’illusion d’optique qui tente d’assimiler le mot « noir » au mot « africain ». Il est d’une évidence patente que tous les noirs ne sont pas des africains et que tous les africains ne sont pas des noirs. Lutter contre le racisme, le colonialisme imposait de brandir la peau noire comme un drapeau parce que l’argument colonial et le plus souvent « blanc »pointait une idéologie accusatrice contre cette couleur de peau. Ce n’était pas forcément revendiquer une afrocentricité qui n’est elle-même qu’une construction idéologique élaborée comme rempart contre les crachats du monde.
L’Afrique exaltée dans les Caraïbes est une Afrique virtuelle,  « totémique » au sens propre du terme, idéologique et mythique par quoi s’énonce non seulement une revendication de justice, mais encore la contestation de l’occidentalité et de ses diverses oppressions. C’est notamment le cas des Rastafaris pour qui l’Afrique est un emblème symbolique avant que d’être une réalité concrète et quand persistent, irréductibles, des religions d’origine africaines, elles sont non seulement syncrétiques mais encore enracinées . On parle de Santéria cubaine,  de vaudou haïtien, de candomblé brésilien. Enfin elles côtoient nombre de religions venus d’autres cultures indiennes, européennes, magrebines etc.
En définitive, la mémoire collective s’est condensée dans un ensemble de pratiques , de croyances, de comportements qui font la part belle à ce fameux métissage culturel qui hérisse tant les thuriféraires de la « pureté » et de la filiation directe et exclusive. C’est peut-être cette « impureté » là et ces filiations multiples qui nous ont valu l’estampille de bâtard et qui nous valent aujourd’hui celle de « renégat ». Combien glorieuse semble être l’épopée des nègres marrons à travers le prisme compensatoire des résistances ! Sans nier leur exemplarité, il faut modestement convenir que leurs échecs se mesurent à l’impossible de leur choix. Ils n’étaient pas condamnés par l’inégalité des forces en présence. Ils furent condamnés par la force de la terre d’accueil. Celle-ci a ré humanisé un homme dépouillé de son humanité en lui léguant en retour une autre mémoire collective faite de dilutions, de recombinaisons, de miettes grappillées, d’inventions nouvelles, d’où la géniale injonction d’Edouard Glissant nous invitant à avoir une « vision prophétique du passé ». De tout le passé ! Les mémoires intactes n’existent pas. Les mémoires sont des réponses thérapeutiques au présent douloureux des peuples.

3ème critère : la certitude de leur impossible acceptation par la société d’accueil.
C’est oublier que la société d’accueil n’a pas préexisté à l’esclavage. Elle fut une tabula rasa, résultant du génocide, où le colonialisme a déployé ses ailes de vautour. Cela signifie que l’Africain déporté est constitutif de cette société d’accueil même si les conditions de sa venue étaient incompatibles avec toute notion d’accueil. Cela signifie que les fils et les filles de cet africain là vont, très vite, s’identifier à cette terre, à cette société, en luttant obstinément pour que justice leur soit rendue. L’intégration en qualité de citoyen dans cette société qu’il a contribué à façonner. Hormis le cas particulier des Antillais, ils sont toutes et tous des citoyens de leurs Républiques multiraciales et multiculturelles y compris la République d’Haïti.

Et si l’idéologie du retour, par les armes miraculeuses de la négritude, a prévalu en son temps à aucun moment le retour effectif, sauf pour Marcus Garvey, n’a constitué l’objectif suprême. Combien de tentatives de retour se sont soldées par des désillusions ! Simone Schwarz-Bart en témoigne métaphoriquement dans son roman « Ti-Jean l’horizon » , Maryse Condé dans ses deux premiers romans. Aimé Césaire lui-même, chantre de l’africanité, n’a pas prôné le retour au pays d’origine, il a exploré le retour au pays natal en ayant la volonté de faire reconnaître et admettre la part africaine de l’identité martiniquaise. Il a opéré ce faisant un rééquilibrage salutaire dont la postulation humaniste était et demeure la fraternité et la solidarité avec toutes les souffrances du monde. On feint trop souvent d’oublier que la négritude de Price-Mars fut une réponse à l’agression américaine, que celle de Césaire fut une réponse au nazisme et au colonialisme et que celle des afro-américains une réponse au racisme institutionnel des USA. Autrement dit la négritude, adossée au passé de la traite et de l’esclavage, loin de proclamer une rupture avait comme légitime ambition une intégration négociée à la société d’accueil . Société qu’elle voulait débarrassée de sa négrophobie y compris dedans le nègre lui-même. L’objectif dès lors n’est pas de retourner en Afrique mais de purger la société de ses maux et de ses péchés originels en lui faisant admettre la diversité de son peuplement et de sa culture et surtout le droit à la diversité que Césaire appelait le droit à la différence. Par un retournement curieux de l’histoire, ce droit qui posait problème aux colons semble aujourd’hui en butte à l’incompréhension de certains frères africains.
Je remarque également que l’Afrique du sud, confrontée à la monstrueuse question de l’apartheid, n’a pas construit un discours de la négritude mais à conduit une véritable lutte de libération nationale. Non pas pour retourner à ses origines, mais pour assumer son présent et son avenir au bénéfice de tous.
4ème critère : la croyance dans l’obligation collective de s’engager pour la perpétuation, la restauration ou la sécurité de leur pays d’origine.

Personne ne peut nier l’existence d’une solidarité émotionnelle avec les malheurs et les réussites de l’Afrique en ce qui concerne les Caribéens. Peut-on pour autant affirmer qu’existe la croyance dans l’obligation collective de s’engager pour l’Afrique ? Le peuple antillais est un peuple compassionnel. Il est capable de grands élans de solidarité ponctuels mais il ne s’est jamais senti « obligé » envers l’Afrique. Il y a peut-être, à travers le refus de certains antillais de faire corps avec l’Afrique, non pas uniquement une vision aliénée, mais surtout une forme de protestation contre les représentations fabriquées par les médias. « Je n’aime pas cette Afrique là » disait déjà Paul Niger ! Il se pourrait bien qu’une Afrique réconciliée avec elle-même, libre de son destin, puissante et rassurante puisse générer une autre psyché de l’Afrique et de l’africanité. En vérité l’antillais et bon nombre de caribéens sont orphelins de l’Afrique parce qu’ils sentent confusément que l’Afrique est aussi un ogre qui dévore ses enfants. Ce n’est là qu’une hypothèse.

En tout cas, aucune volonté de maintien de relations particulières avec l’Afrique ne se manifeste da façon concrète à travers un programme ou un projet spécifique.
A l’aune de ces différents critères, il convient de répondre que les peuples des Antilles et de la Caraïbe, en dépit des marqueurs d’identité d’origine africaine, ne sont pas au sens propre du terme des diasporas noires de l’Afrique. Il ne faut pas confondre la conscience de l’origine africaine et l’affirmation de l’identité des peuples de la Caraïbe.
Penser le contraire c’est défendre une conception de l’identité où les notions d’essence éternelle, de temps immuable, de cristallisation de la conscience dans un absolu, de stagnation de la mémoire, de l’embaumement des momies culturelles prendraient le pas sur les dynamiques et les processus d’identification à une histoire singulière.
Il convient dès lors, et toujours en s’appuyant sur l’article de Stéphane Dufoix d’interroger autrement le concept de « diaspora ».
On découvre alors une approche culturaliste et post-moderniste qui insiste plus sur l’errance que sur la localisation, sur l’espace plus que sur le temps, sur l’hybridité que sur la continuité, sur l’identification plus que sur l’identité.

« L’expérience de la diaspora que j’envisage ici ne se définit ni par l’essence ni par la pureté, mais par la reconnaissance d’une nécessaire hétérogénéité et diversité ; par une conception de « l’identité » qui vit par et à travers la différence, non malgré elle. »

Cette approche de Stuart Hall renforcée par celle de Paul Gilroy modifie totalement le sens même de la question initiale. Il ne s’agit plus dès lors d’accepter la conception classique de la notion de diaspora mais de lui substituer celle de « cultures voyageuses » en mettant l’accent sur une dynamique, un processus de déracinement aboutissant à l’élaboration d’une culture nouvelle non pas seulement « transplantée » mais surtout « reformulée », « recomposée ».
Paul Gilroy  affirmait déjà que la diaspora noire est double et qu’elle s’inscrit dans la logique du « même changeant » (changing same). C’est-à-dire dans une logique structurellement contradictoire de l’origine et du décentrage. Les cultures voyageuses – et particulièrement celles qui sont sans retour – mettent en co-présence « l’ici » et le « là-bas » dans une perspective inversée. Le lieu d’arrivée devenant le lieu d’inscription et d’enracinement au détriment du lieu de départ relégué au rang d’espace mémorielle purement symbolique. Dès lors, nous entrons de plein pied dans la vision hybride de la communauté, dans le statut pluriel de l’identité,  dans le tramé d’un écart entre la dispersion initiale et l’identification au nouveau lieu. Il est important pour appréhender ce phénomène de privilégier la créativité née de l’instable au désavantage de la continuité des formes culturelles. La mobilité au désavantage de la fixité. D’une certaine façon, l’espace nouveau a joué contre l’histoire de l’origine et c’est désormais l’ambigu novateur de la frontière symbolique qui impose son évidence.

Et dans ce tremblement où sinue la ligne de démarcation, l’antillais (le caribéen) énonce la créolité comme un mode de relation plus adéquat à lui-même et aux autres dont l’Afrique.
Le propos n’est pas d’être contre l’Afrique ni de renier l’Afrique. Il est de situer les Antilles et la Caraïbe dans la reconnaissance de leur mouvement créateur initié par la traite mais aussi par les peuplements successifs.

Notre berceau fut de mer et notre lieu demeure le clos-ouvert de l’île et la pensée de l’archipel d’où nous nous projetons vers les autres lieux du monde en hautes houles de la conscience de la conscience de nos décentrements et de nos écarts.
Et si nous ramènent les marées vers des fixités antérieures c’est avec l’amplitude de nos métamorphoses où s’accumulent des temporalités diverses. Elles vont du déracinement au ré-enracinement, de la dé-territorialisation au territoire, de la souche primitive aux greffes d’aujourd’hui. A vrai dire, nous sommes des tangences où s’émiettent le continu et le discontinu, la racine et le rhizome, l’imposition de l’histoire et le ballant des histoires .
« l’identité créole relève d’un écart et d’une instabilité, donc d’une tension certaine. » écrit Mary Callagher. C’est cette tension là qu’il faut interroger pour mesurer la part d’hétérogénéité, de déplacement, de délocalistion.
Dès lors, ce qui importe ce n’est pas tant les adhésions mythiques ou les refus aliénants, mais la relation avec l’Afrique (et les autres continents) conçue comme une transaction obligée avec l’Histoire, une renégociation et une postulation.
Cependant, posons nous la question :L’Afrique est-elle, elle-même, un immuable ?
A l’évidence non !
Labourée par des migrations ancestrales, traversée par l’islam, déstabilisée par la colonisation, elle subit, elle aussi, les contrecoups de la mondialisation et les convulsions de son rapport à elle-même. D’où l’on peut affirmer qu’elle est aussi une diversité et que c’est à valoriser cette diversité que nous la convions comme nous convions le monde à reconnaître toutes les créolisations à l’œuvre .
Combien de langues, de religions, de croyances, de mémoires, de cultures, de coutumes s’y nidifient, s’y échangent et s’y entremêlent de gré ou de force. Plus qu’ailleurs, les frontières sont poreuses parce qu’elles n’ont pas tenu compte des aires culturelles. Comme ailleurs, les villes entrelacent des chants divers et des langages nouveaux en dépit de la permanence des communautés.
Alors, au bout du compte quels sont les traits essentiels de la créolité ?
C’est d’abord et avant tout la conscience de la diversité. Diversité de peuplement, diversité linguistique, diversité culturelle qui culminent dans le métissage culturel.
La mise en relation, malgré les barrières de race et de classe, malgré les discours ségrégationnistes, malgré les pollutions de l’imaginaire colonial, a engendré des emprunts, des échanges et des transferts, a cassé les invariants et a apporté des innovations.
« L’hybride casse la linéarité entre formes stables, substrats d’essences fixes et invariantes et incite à penser les déviations, les détours, les recompositions. »
(Marlène Hospice in Problématique pour une redéfinition de la figure du métis dans la société martiniquaise comme objet ethnographique.)
Vous l’aurez compris, le métissage culturel n’est pas une addition de traits culturels distincts, mais une interaction qui remodèle les héritages et produit de l’inédit. Le métissage culturel ne nie pas les congruences initiales mais les subsume par le jeu des transversalités.
La créolité c’est ensuite la revendication d’une nouvelle approche de l’identité définie comme mosaïque et plurielle.
« L’identité créole ne repose pas sur une base uniforme. ». Cette citation de Jean-Marie Salien (in Appropriations et publics du discours antillais) est plus que pertinente.
Parce que, dans le contexte de la colonisation les cultures d’origine ne pouvaient se maintenir à l’identique.
Parce que les africains, les européens, les indiens ont du réinventer des règles de vie sociales, familiales  et un univers culturel commun.
Parce que la discontinuité est le moteur de l’identité antillaise et caribéenne.
Et ce n’est point se rallier au dominant que de proclamer cela. Ce n’est point s’agenouiller devant les méfaits de la mondialisation que d’entendre cela.
Bien au contraire, la logique du dominant est non seulement de méconnaître l’apport culturel du dominé mais encore de vouloir le maintenir dans le cadre idéologique qu’il lui a assigné. C’est ; en d’autres termes de l’emprisonner dans une altérité radicale et irréductible. Ces gens là ne sont pas comme nous ! La logique du dominant est de sculpter à l’autre un statut d’objet utilitaire. La logique du dominant est de méduser l’autre dans l’éclat de son regard aveugle.
Cette logique là, la créolité l’invalide. L’apport culturel est exalté. Le cadre idéologique est explosé. L’altérité est polluée. L’objet s’érige en co-sujet de son histoire . Le regard est torpillé. Cela ne signifie point que l’antillais ou le caribéen se résume à son européanité. Cela signifie qu’une autre altérité est pétitionnée. Ce qui me distingue d’un « français de France », ce n’est plus ma non francité, c’est que ma francité n’est qu’une composante de ma diversité. Il en va de même pour mon africanité. L’identité créole n’est ni exclusive, ni excluante, ni limitée, ni limitante, ni diluée, ni diluante. Elle se veut englobante, sans hiérachie, sans subordination, en rébellion contre l’arrogance de l’UN et les falsifications de l’universel.

En ce qui concerne la mondialisation, il convient de comprendre qu’elle n’est ni plus ni moins qu’une domination impériale du monde par les armes du marché et les leurres de la marchandise. Nous voilà revenus à l’époque de la pacotille et du troc déshumanisant. La liberté culturelle contre la consommation. Au cœur du système, l’impossibilité de choisir (de se choisir !), le clonage du même, l’instrumentalisation des moyens de communication à des fins mercantiles, le laminage des productions « locales » (y compris les productions culturelles), l’universel commué en impérialisme.

Dénigrer la créolité en lui faisant jouer le rôle d’une idéologie de la « soumission » à cet ordre mondial là, c’est refuser le noyau dur de son argumentation : la possibilité de choisir et de se choisir, la prise en compte de toutes les cultures, de toutes les identités comme soubassement et ferment réels du monde. Face à l’impérialisme du coca-cola, elle prône le droit à toutes les boissons sans les enraciner dans un territoire. Par delà, se profile l’exigence d’une humanité libre, libérée des cloisonnements identitaires, des hérédités tutélaires, des idéologies meurtrières, des circulations à sens unique, de la consommation assistée, de la mondialisation uniformisante. Autant la mondialisation est un exclusivisme, une intolérance et un sectarisme à l’échelle planétaire autant la créolité  est une ouverture, une disponibilité, une diversité, un pluralisme. Ce par quoi il est un pan-humanisme.

Enfin, c’est l’apologie d’une estime de soi débarrassée des ruminations masochistes et des minimisations construites par les colonisateurs . Le tout sous la bannière d’une vision intérieure de la Caraïbe. Tant que nous nous considérerons comme des africains éperdument nostalgiques, tant que nous nous regarderons comme des européens mimétiques, tant que nous mettrons entre nous et notre identité l’indépassable horizon d’une conquête de l’Autre, nous nous condamnerons à l’inexistence. Nous ne sommes pas des peuples déchus d’une pureté antérieure, nous avons construits et conquis une culture de la diversité que nous prétendons aujourd’hui légitimer et partager.




EN GUISE DE CONCLUSION


La créolité a fait le pari généreux de promouvoir ce qui rassemble la famille humaine en lieu et place de ce qui la divise. Ce pourquoi , elle est caricaturée, vilipendée, refusée au nom de toutes les dominations,  de toutes les exclusions, de toutes les guerres passées et à venir. Elle n’a pas la naïveté de prétendre à la fin de l’Histoire, du Racisme, de l’Intolérance et des formes nouvelles de la colonisation des peuples et des cultures. Elle postule que le plus grand défi est de sortir des classifications millénaires auxquelles se réfère l’humanité pour justifier son inaptitude à la réconciliation. Elle postule à l’éminente dignité des humanités. Elle postule à l’incessante tentative d’une fraternité qui, pour exister, impose aux uns et aux autres de redéfinir leur identité et leur relation au monde. Peut-être même postule t-elle de se débarrasser des identités pour vivre tout simplement l’identité ouverte du monde. En ce sens, loin de ne se limiter qu’à des considérations d’ordre esthétique, la créolité bien comprise induit une éthique et une politique de la diversité.


Ernest Pépin

Anonymat par Fabian Charles

                                    http://livre.fnac.com/a4819530/Charles-Fabian-Anonymat
                                                           Publié à L'Harmattan 2012
                                                   Disponible fnac, amazon.fr, chapitre.com




Le poète sans âge : Fabian Charles
Né à Port-au-Prince, Fabian Charles a à peine une vingtaine d’années, mais cela est une pure supposition… Il n’aime pas donner sa date de naissance ; on dirait même qu’il ne veut qu’on sache rien de lui en tant que personne : cela se base sur un choix idéologique, celui dicté par la conviction qu'on n’est pas déterminé par son âge, son sexe ou son origine, ce ne sont pas ces éléments qui font l'identité d'une personne. Alors exit pour le commentateur toute tentative d’expliquer, interpréter, conjecturer l’œuvre à partir des éléments de contexte qui lui sont extérieurs. Ambitieux projet d’écrivain, qui se pose devant ses lecteurs et ses critiques, même pas nu comme tant d’auteurs soi disant épris de la volonté de dépouillement mais comme transparent, invisible, anonyme…


Il a dit:
 « Ma vie est composé de si peu d'éléments concrets, je sens pourtant qu'il y a longtemps que je vis. J'ai été élevé dans une grande famille très chrétienne, mais aussi une famille où pratiquement chacun de mes parents ont occupé de grandes fonctions. Du coté de ma mère mon arrière grand père a refusé le poste de président qu'on lui avait proposé et qu'il était censé occuper après un coup d'état, puisqu'il était président de la cour de cassation et que c'était lui la personne légale qui devrait remplacer le président démis. Son fils a été ministre de tous les présidents haïtiens de la fin du vingtième siècle, et surtout de François Duvalier, il me racontait chaque soir autour d’un verre de lait chaud et de pains toastés ce qui se passait à cette époque. Du coté de mon père une famille nombreuse qui a surtout vécu dans les provinces et qui ont migré vers la capitale après que mon grand père, qui était préfet de la petite ville de l'Anse à Veau, a été évacué par un homme extrêmement corrompu. Mon père lui est capital dans mon histoire parce qu'il a été un leader de gauche qui a participé à la chute de Duvalier, qu'il était d’abord un fervent partisan d'Aristide, qu'il est devenu l'un de ses ministres rebelles et qui a connu la grande déception comme tant d'autres. Les femmes dans la famille étaient surtout de ferventes défenseuses de la chrétienté et ont connu de grandes réussites académiques, dans le professorat aussi. Il y avait beaucoup de débat dans la famille et j'ai connu beaucoup de mouvements sociaux… » (sourcesDana Shishmanian)

dimanche 14 octobre 2012

LES ENJEUX DE LA CREOLITE


LES ENJEUX DE LA CREOLITE

CONFERENCE D’Ernest PEPIN





              Lorsqu’il advint à Jean BERNABE, Patrick CHAMOISEAU et Raphaël CONFIANT d’écrire Eloge de la Créolité en 1989, il y eut beaucoup de remous de bruits et de fureurs.

              Comment s’écria-t’on ! Qu’est-ce que c’est que ce néologisme ? D’évidence la créolité ne pouvait qu’être suspecte d’un péché mortel, dans la mesure où le mot « créole » n’évoquait pour les antillais franco-créolophones que deux réalités, toutes deux honteusement assumées : celle de la langue créole et celle de l’ethno-classe « békés » ou « blanc-pays ».

              Ainsi admettait-on, sans difficulté aucune, que Joséphine de Beauharnais et Saint-John PERSE eussent pu se réclamer d’une quelconque « créolité » mais l’on s’offusquait à l’idée de petits-fils d’esclaves, des négros-africains, des néo-africains, des « blacks » pussent eux aussi se proclamer « créoles ».

              N’y avait-il pas là imposture, falsification ou pour le moins trahison à l’égard des racines, reniement malvenu des origines ? N’était ce pas là régression coupable vers la maladie infantile de ‘exotisme au rebours des fulgurances telluriques, volcaniques d’un Aimé CESAIRE ou des salutaires et thérapeutiques analyses d’un Frants FANON ? E, qu’il est, l’antillanité telle que définie par Edouard GLISSANT, ne suffisait-elle pas à dire « l’en-bas du plus profond de nous-mêmes ».

              Et puis surtout n’avions nous pas, avec la négritude, proposé l’indépassable théorie de notre identité ?

              Car c’est de cela qu’il s’agit pour nous autres, peuple bâtard au visage brouillé par d’inédits métissages, peuple déporté à l’esprit taraudé par de multiples aliénations, peuple en gestation dont l’aller se perd dans de sinueuses combinaisons, si sinueuses et si combinées, qu’elle prend la forme d’un retour obligé vers la transparence perdue de nos pays natals.

              A en croire les signataires de l’Eloge il est question de «réenclencher notre potentiel créatif » de « retrouver une expression plus juste » et « une esthétique plus vraie », d’arpenter « l’écologie et le champ antillais », de saborder nos tropismes d’extériorité (extériorité d’aspirations (l’Afrique), de l’expression de la révolte (le Nègre), d’affirmation de soi (Nous sommes des africains) en une phrase de « comprendre ce qu’est l’antillais »)

              Généreux postulats pour atteindre le dévoilement d’un réel recouvert par toutes les cendres de nos errances et par toutes les scarifications de nos marronnages !

              Mais comment faire ?

              Toute pensée suppose des assises et nécessite des leviers, propose des démarches, des procédures, des procédés élucidants.

              Eh bien voilà ! La « vision intérieure », « l’acceptation de soi » sont les leviers.
« réapprendre à visualiser nos profondeurs. Réapprendre à regarder positivement ce qui palpite autour de nous ». Voilà la démarche !

              « La vision intérieure défait d’abord la vieille imagerie française qui nous tapisse et nous restitue à nous mêmes en une mosaïque renouvelée par  l’autonomie de ses éléments, leur imprévisibilité, leurs résonances devenues mystérieuses ».

              Il s’agit en clair de revenir à notre imaginaire de décoloniser notre imaginaire et d’assumer notre richesse bilingue.
             
              Mais dira t-on, la négritude n’a jamais dit autre choses et de surcroît elle a l’incontestable mérite de l’avoir dit la première !

              Eh bien ou c’est vrai ! Les objectifs affichés et proclamés sont quasiment les mêmes c’est l’optique qui change. Le grand cri nègre avait eu pour ambition de réhabiliter l’homme noir et les cultures négro-africaines. Ce fut magistralement fait quoique non sans quelques controverses retentissantes. Cela correspondait à la nécessité d’asseoir un vaste mouvement de décolonisation sur le trône royal du droit à la différence. Mais depuis les empires coloniaux se sont morcelés en Etats-Nations et ils ont pris, chacun à leur manière la route des arrivées. Si bien qu’il a fallu arrimer la question de l’identité culturelle non pas à une conception globalisante mais à des conceptions spécifiques rendant compte des situations particulières.

              Longtemps l’identité s’est décliné sur le mon de l’Un. Une langue, un territoire, une religion, une histoire, une racine unique. Multiculturels nous en venons à une approche polycentrique où il est question d’identité-mosaïque confortée par des langues, des langages, des lieux, des systèmes de pensée, des histoires se fécondant et dénouant l’imprévisible. Une identité de cohabitation s’impose à nous en nous suggérant de rejeter les exclusives de l’Un et ses exclusions militantes. C’est de ce terreau là que vient la créolité non pas comme une anti-négritude mais comme un élargissement de la trouée initiale à notre monde tel qu’il est, comme un éclairage révélateur de notre réalité composite.

              En littérature, la créolité exhume l’oralité enfouies (contes, chants, proverbes, jeux de mots) porteuse de contre-valeurs et de contre-culture. Elle s’arc-boute sur la mémoire vraie en urgence d’un cheminement plus adéquat à notre espace-temps (en revisitant les systèmes de datation, de positionnement dans l’espace, de lisibilité de l’obscur) et tout cela en divergence d’avec les chroniques coloniales.

              Elle renifle l’existence en situation (marchés, veillées, lewoz, lolos, croyances, approches de séduction, etc…) pour y déceler la trace du projet contrarié voire étouffé..

              Elle plonge dans la modernité « créolisée » du monde et s’appuie le bras créateur de la langue créole.

              « Le poète créole, le romancier créole, d’expression créole, devra dans le même allant, être le récolteur de la parole ancestrale, le jardinier des vocables nouveaux, le découvreur de la créolité du créole ».

              Ceci suppose que notre rapport à la langue prenne en compte l’esprit des langues dans une dynamique créatrice et hors tout fétichisme réducteur.

              Par ce rapport aux langues qui vaut aussi pour la relation aux cultures la créolité redécouvre une autre histoire du monde conjuguée au pluriel : ce sont les créolités antérieures « égyptiennes, grecques, chinoises, hindous, africaines » qui ont accouché du monde. Ce sont les créolités d’aujourd’hui qui mettent en chantier le monde de demain.

              Ceci étant compris, comment cela s’épelle t-il dans la création littéraire ?

              Il est bon de rappeler l’extraordinaire support théorique fourni par Edouard GLISSANT non seulement comme essayiste mais encore comme romancier, poète et dramaturge. Edouard GLISSANT a « rapatrié » notre théorie de la littérature en explorant tous les en-dessous, tous les non-dits, toute la trame souterraine de notre entour antillais et caribéen. Faut-il citer « Le Discours Antillais », « Le Quatrième Siècle », « Malemort » ? Le mérite incontestable d’Edouard GLISSANT est d’avoir fourni aux générations présentes et futures une approche recentrée de la lecture de la culture antillaise et surtout de la littérature antillaise créole. En lieu et place de l’Afrique comme matrice fondamentale il a proposé la créativité inachevée et imprévisible de l’espace historique, géographique et anthropologique de la société créole en enracinant le « point de vue » et en défrichant une sémiologie de nous mêmes. Le monde antillais vécu comme invalide et anormal prit tout soudainement non pas une logique mais une intelligibilité. Nos cases, nos mornes, nos hauteurs, nos croyances, notre parler, nos langages en un mot notre présence au monde, revisitée par « la vision prophétique du passé » reprirent densité et éloquence.

              On ne peut comprendre la littérature de la créolité sans intégrer l’apport et le support d’Edouard GLISSANT.

              Si l’on prend « Texaco », on s’aperçoit qu’il y a la proposition d’une nouvelle lecture de l’histoire et surtout de l’organisation de l’espace et de la sédimentation sociale.

              Le regard traditionnel aurait lu Texaco comme une excroissance de la marginalité, une excroissance insupportable qu’il faudrait  faire revenir à la norme urbaine à partir de concepts occidentaux, notamment à partir d’un ordre figé ou l’individualisme fleurit et où l’esprit créole est évacué. Chamoiseau s’oppose à cette vision en nous montrant l’en-bas feuilles. Ce qui est à l’œuvre dans les entrailles de cette micro société. Ce qu’elle nous révèle et nous enseigne sur notre adaptation historique à l’içi-dans nous mêmes. Une temporalité non répertoriée (temps du bois-caisse, du fibro-ciment, etc…), une nouvelle lecture des filiations historiques allant des mornes à l’en-ville. Toute une résistance en travail, toute une stratégie de cohabitation, de maîtrise des lieux et de sa sociologie d’où émerge une créativité ou une création humaine tout à fait remarquable. Bien sûr cela mobilise une transcription littéraire inédite et une mise en scène du discours originale.

              Il en va de même chez Raphaël CONFIANT où par exemple « Le nègre et l’Amiral » décode et encode le vécu martiniquais de la période de l‘Amiral Robert. Là encore, à travers le récit, c’est la culture créole qui est la matière première du roman.

              « La grande drive des esprits » veut sonder notre imaginaire, notre relation aux notions de fatalité, de destinée, de réalité, de surréalité et surnaturalité à travers un jeu complexe de va et vient entre réel et irréel, tradition et modernité.

              « L’Homme-au-bâton » tente de mettre à nu le discours de l’imaginaire créole comme construction compensatoire aux manques du réel mais aussi comme projection d’une identité mosaïque.

              L’enjeu littéraire de la créolité est fondamentalement de revisiter la langue, l’esthétique du récit, l’orchestration des évènements et des lieux à partir du postulat plurielle de l’identité et partant de revaloriser les pistes fragiles tracées par l’ingénieuse et subtile architecture née de l’esprit créole.

              Mais tout cela ne se limite aucunement à la littérature. C’est un chantier ouvert aux données économiques, sociales et politiques. Il s’agit en fait de valider et de faire fructifier toutes les stratégies bricolées par nos peuples pour répondre aux exigences de leur histoire spécifique.

              Que pouvons nous faire aujourd’hui avec la manière créole d’aborder l’économie ?

              Que pouvons nous faire avec la manière créole d’aborder les relations sociales ?

              Que pouvons nous faire avec la manière créole d’aborder la politique ?

              Quel monde devons nous bâtir en tenant compte de ces données, voilà je crois l’enjeu de la créolité.